L’ETHIQUE DU TRAVAIL SOCIAL

Parler du sens du social, c’est s’interroger sur son éthique.

Il s’agit ici de circonscrire le problème car le champ couvert par l’action sociale est vaste. Le terme travail social recouvre en effet un ensemble de pratiques professionnelles très complexes qui couvre de multiples domaines d’interventions (humanitaire, urgence, insertion, protection de l’enfance, inclusion du handicap, …) et de multiples identités professionnelles (Assistant de service sociale, Educateur spécialisé, animateur social, conseiller en économie sociale et familiales …). Positionner une recherche sur le « travail social comme entité unifiée au dessus de cette multiplicité » peut donc poser un certain nombre de difficultés épistémologiques qu’il convient de clarifier. C’est pourtant le pari du législateur qui a pris la peine de formaliser une définition unifiée du travail social1 et qui a choisi de faire le réingeniering des formations du travail social sur la base d’un socle commun de compétences propre à tous ses métiers2. Le terme « travailleur social » est lui même extrêmement connoté puisqu’il induit l’hypothèse d’un « métier commun » propre à tous les divers métiers du social. C’est à la définition de ce « métier commun » que nous nous attellerons afin de sortir des débats sans fin sur les différences entre ces métiers et sur les guerres de chapelle entre les différents diplômes. Pour cela, nous nous appuieront sur la démarche de scientifisation de Kristina de Robertis qui a tenté de formaliser ce qu’est la « méthodologie de l’intervention en travail social »3. Son approche nous a semblé pertinente car elle a l’avantage de centrer la définition du travail social autour de faits objectivables : les pratiques professionnelles qui sont communes à l’ensemble des champs d’intervention du travail social.

Dès lors la question devient : quel est le sens de ces pratiques ? Pourquoi telle pratique à tel moment de l’accompagnement socio éducatif ? Cette approche permet de recentrer le propos non pas sur le sens général du travail social (débats polémiques sur son utilité ou non dans le cadre du débat sur l’assistanat et /ou l’empowerment c’est à dire l’autonomisation des publics) mais sur le sens des pratiques professionnelles mises en oeuvre dans le cadre général du sens du travail social tel qu’il a été formalisé par le législateur.

Ici les débats généraux sur le sens général du travail social retrouvent leurs lettres de noblesse : pourquoi le travail social ? Quelle en est la fonction, quels en sont les objectifs ? Quelle est « l’utilité sociale » de la fonction sociale : qu’est ce qu’elle apporte à la société, dans quel cadre théorique, quelle vision du monde, quels en sont les soubassements philosophiques voir politiques ? Comment mettre en œuvre des pratiques qui assurent la réussite de ces objectifs ? Quels sont les pièges (le contrôle social, la bureaucratie, l’assistanat, etc.) et les limites (résultats, évaluation, etc.) de ce type de travail ? Pour répondre à ces question nous nous appuieront sur les travaux et conclusions de Franck Fischback : « Nous vivons depuis quelques décennies une privatisation et une atomisation de la société, qui instituent les individus en concurrents et leur font perdre le véritable sens du social : la coopération. En philosophie aussi, le concept de „social », auquel on préfère souvent les idées de « commun » ou de « communauté », peine aujourd’hui encore à être reconnu. Cet essai propose donc, à la suite de Dewey. , de défendre « la valeur du social en tant que catégorie » de la pensée. Il s’agit d’analyser les raisons qui ont conduit à ce discrédit, puis de reconstruire un concept qui possède à la fois une fonction descriptive et une portée morale et politique. »4

Mais au delà de cette vision objectivables du sens du travail social, il convient surtout de se poser la question de sa subjectivité. Quel est le sens a le travail social pour celui qui l’exerce et qui se projette dans l’avenir comme futur travailleur social ? Quel sens philosophique, politique, spirituel, religieux donne t’il a ce choix de son orientation professionnelle ? La réponse a cette question est en effet sans doute très individuelle et donc subjective, propre à chacun. Dès lors comment transmettre le sens ? Peut on parler d’un enseignement alors qu’il ne s’agit pas d’une transmission de savoir descendante, que chacun apporte la réponse et qu’il n’existe aucune bonne ou mauvaise réponse, l’essentiel étant d’être connecté à un sens quelque soit le nom que chacun lui donne. Ne faut il pas dès lors parler non pas de sens mais d’éthique du travail social pour trouver un fondement commun au travail social ?

Le lien entre la question du sens et la question éthique interroge car « la mise en œuvre d’un nouveau mode de management dans les institutions du secteur social bouleverse le travail social. Aujourd’hui, le malaise des salariés pour qui les contraintes imposées par ce système sont contradictoires avec leur mission porte un nom : la souffrance éthique. Certains résistent avec des réponses individuelles ou collectives pour continuer à exercer leur métier selon leur conscience professionnelle »5. Ce décalage entre les valeurs des travailleurs sociaux et ce qu’il sont amenés à vivre au quotidien du fait des normes budgétaires et comptables6 peut conduire à une perte de sens de leur travail. « Au-delà des questions de postures, de pratiques ou d’éthique, les travailleurs sociaux rappellent le manque de moyens chronique et croissant qui entrave l’accomplissement de leurs missions. L’augmentation de la charge de travail nuit à la qualité de l’accompagnement, fondé sur le lien, la confiance et donc, le temps. Leur réseau, pierre angulaire de l’accompagnement social prodigué, s’étiole, au fur et à mesure que les différentes antennes de l’État se désengagent. »7 Le travailleur social est ainsi amené à construire des stratégies pour retrouver des marges de manœuvres et retrouver le sens de son travail : cultiver le don dans une logique de « don contre don » propre à Marcel Mauss, développer l’entraide entre collègues et résister à la routine via la formation professionnelle et la mobilité fonctionnelle. Ces stratégies amènent à poser le constat d’une « résistance du sens » au sein du travail social8. La question reste ainsi posées des règles de management qui permettent au sens de résister et aux travailleurs sociaux de trouver une forme de résilience grâce au sens. Dès lors, comment accompagner les acteurs de terrain sur ce chemin ? Les enjeux de ce questionnement sont majeurs et touche la prévention des risques psychosociaux dans le domaine social et médico social jusqu’à la motivation et la création de la cohésion d’équipe au sein des structures. Il s’agit là de formaliser les enjeux RH propre à ces structures par la mise en œuvre d’un « management par le sens » respectueux de « l’écologie du sens ».

FORMALISATION DE LA PROBLEMATIQUE :

La structuration subjective du sens du travail social au moment de la formation initiale et de la remotivation de ce sens tout au long de la vie professionnelle amène à s’interroger sur le « parcours de sens » des acteurs du travail social. Ce parcours doit être accompagné à chaque étape de la professionnalisation du travailleur social grâce à la mise en œuvre de réponses conséquentes en terme de formations mais aussi de développement personnel et professionnel sur cette problématique. Au delà de la formation, cette réponse doit être également institutionnelle par la mise en œuvre de pratiques de management par le sens et par la recherche d’une cohérence entre les valeurs de l’institution et ses pratiques, entre son projet institutionnel et la réalité de ce qui se passe sur le terrain. La mise en œuvre de cette démarche globale et cohérente axée sur le sens peut être la mission d’un Organisme de Formation spécialisé sur la méthodologie de la « construction » et de la « réparation » de ce sens.